Le fait
Jeudi 16 juillet 2026, en fin d'après-midi, un Canadair CL-215 immatriculé EC-GBT effectuait un écopage sur le Tage, à hauteur de Portas de Ródão, dans le centre du Portugal, à environ 200 kilomètres au nord-est de Lisbonne. En pleine manœuvre, l'appareil a subi une défaillance technique et n'a pas été en mesure de redécoller. Il est resté à flot, l'équipage a évacué sans blessure et aucun tiers n'a été touché.
L'Autorité nationale portugaise d'urgence et de protection civile (ANEPC) a évoqué auprès du quotidien Correio da Manhã « une défaillance de l'appareil pendant la manœuvre de scooping ». La cause exacte n'est pas encore connue.
Trois choses à comprendre avant d'aller plus loin
1. Le Tage, un fleuve stratégique pour la lutte anti-incendie. Long de 1 038 kilomètres, le Tage prend sa source en Espagne, traverse Madrid, puis coupe le Portugal d'est en ouest pour se jeter dans l'Atlantique à Lisbonne. Sur sa portion portugaise centrale, autour de Portas de Ródão, il offre des tronçons rectilignes et suffisamment larges pour permettre l'écopage des avions bombardiers d'eau. Dans une région de collines et de forêts de pins et d'eucalyptus régulièrement ravagée par les feux, c'est une ressource opérationnelle précieuse.
2. L'écopage, la manœuvre la plus délicate du vol. Contrairement aux avions de type Dash 8 qui rechargent au sol, les Canadair sont amphibies : ils descendent à quelques mètres au-dessus d'un plan d'eau, ouvrent des trappes sous le fuselage, et remplissent leurs réservoirs — jusqu'à 5 400 litres — en une douzaine de secondes, sans se poser. La manœuvre exige une vitesse et une assiette précises, sur un plan d'eau lisse, sans obstacle immergé ni affleurant. La moindre défaillance à cet instant se paye immédiatement.
3. Un appareil espagnol au service du Portugal. Le CL-215 en cause appartient à la flotte de Avincis, opérateur privé espagnol spécialisé dans les moyens aériens d'urgence. Depuis 2025, Avincis dispose d'un contrat avec l'ANEPC pour mettre à disposition trois CL-215 basés au Portugal — deux en ligne et un de réserve — dans le cadre du DECIR (*Dispositivo Especial de Combate a Incêndios Rurais*), le pendant portugais de notre dispositif national français de lutte contre les feux de forêt. Le contrat court jusqu'en 2027.
Un appareil de 1977 encore en service
L'EC-GBT est un Canadair CL-215-1A10, numéro de série 1054, sorti d'usine en 1977 — l'appareil a donc 48 ans. Il est motorisé par deux moteurs radiaux à pistons Pratt & Whitney R-2800, une motorisation d'ancienne génération, remplacée sur les CL-415 par des turbopropulseurs.
Ce n'est pas anecdotique : les CL-215 encore en service en Europe sont tous des appareils vieillissants, et la question de leur remplacement — par le successeur DHC-515, dont la production a redémarré en 2026 chez De Havilland Canada — est un serpent de mer des budgets de protection civile européens. Pour mémoire, la Sécurité civile française n'exploite plus que des CL-415 (les fameux Pélicans) ; les CL-215 ont été retirés du service en France en 1996.
Pourquoi cet incident compte
À très court terme, l'immobilisation d'un des trois CL-215 d'Avincis réduit la marge de manœuvre du dispositif portugais au pire moment de l'année. La péninsule ibérique connaît, comme le pourtour méditerranéen français, une saison feux intense en juillet-août. Le CL-215 de réserve peut prendre le relais, mais il n'y a plus de filet.
À moyen terme, deux enjeux :
- La cause de la panne. S'il s'agit d'une défaillance liée à l'âge de la cellule ou des moteurs, elle pourrait imposer une inspection sur les autres CL-215 européens, avec des immobilisations en cascade. Précédent connu : à l'été 2016, la défaillance d'une contrefiche de train d'atterrissage sur le Pélican 42 à Ajaccio avait entraîné une inspection rapide de toute la flotte française.
- La récupération de l'appareil. Sortir un CL-215 amerri d'un fleuve n'est pas trivial. Le chantier peut durer plusieurs semaines et l'appareil pourrait ne pas revoler avant la fin de la saison.
Un été noir pour la flotte européenne
L'incident portugais n'est pas isolé. En deux semaines :
- 10 juillet, Sardaigne : un CL-415 italien percute en vol le câble du seau (*bambi bucket*) d'un hélicoptère Super Puma sur un même feu, la fumée ayant rendu l'appareil invisible depuis le cockpit. Aile droite entaillée, drame évité à quelques mètres.
- 24 juin, Québec : un CL-415 canadien crève ses réservoirs sur un rocher affleurant lors d'un écopage dans la région de La Grande Rivière.
- 13 juillet, région parisienne : pour la première fois de l'histoire, des Dash 8 et Canadair de la Sécurité civile sont engagés sur un feu en Île-de-France — signe que le risque remonte vers le nord.
Ce qu'il faut retenir
Un avion vieillissant, une manœuvre à haut risque, un fleuve stratégique et un dispositif européen dont la redondance se réduit chaque été un peu plus. L'incident du Tage n'a heureusement fait aucune victime, mais il donne à voir, en creux, la tension permanente à laquelle sont soumis les moyens aériens de lutte contre les feux de forêt en Europe du Sud. Les décisions d'investissement — remplacement de flotte, mutualisation via le mécanisme européen rescEU — se prennent dans les cabinets ministériels bien loin des rives du Tage, mais leurs conséquences se lisent, elles, en pleine saison des feux.
Nous reviendrons sur cet incident dès que les autorités portugaises auront communiqué les premières conclusions techniques.
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Sources : Aviación Digital, Aircraft Rescue Fire Fighters Working Group, Aviation Safety Network, Correio da Manhã, Aerobuzz.
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